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Carnet d’Indochine du Lieutenant Robert G.

mercredi 7 janvier 2009

16 Septembre 1945 – 10 Octobre 1945 - Je dépends directement du chef du Cabinet Militaire, le colonel Appert – Activité fébrile et sans aucun intérêt : je passe mes journées à installer des logements, acheter des tables, armoires, ventilateurs, porteplumes, papiers... L’argent coule à flot ; le commissaire de la marine qui gère les fonds de l’E.M ne se refuse rien – Chacun s’installe comme s’il devait rester ici à titre définitif, alors que le séjour prévu est seulement d’1 mois – Noter que l’amiral lui même tient à voir les locaux où vivent ses collaborateurs et me donne des ordres de détail pour leur aménagement – C’est un homme affable, d’une sérénité toute monacale et qui passe pour être extrêmement travailleur ; de fait il sort peu de son bureau – J’ai l’occasion de le voir à un dîner (il invite à tour de rôle tous les membres de son E.M.) : sa table est bien garnie et sa conversation facile et très libre - Il me pose quelques questions sur l’Indochine : je lui parle évidemment des populations du Haut Tonkin et des problèmes qu’elles posent – Il ne me semble pas du tout au courant de cette question - Le seul avantage que je tire de cette nouvelle situation c’est d’avoir la direction du service auto de l’E.M., ce qui me permet (après les difficultés sans nombre avec le government of Bengale – Captain Stephard – pour l’obtention de bons d’essence ) d’aller fréquemment et facilement à Calcutta – Les 40 Km qui séparent Chandernagor de Calcutta sont intégralement bâtis : cette banlieue, très industrialisée, farcie de camps et de dépôts américains et anglais, est parfaitement pouilleuse – Par contre, le centre de l’agglomération a grande allure : artères très large (Chowringhee) – De magnifiques magasins et des buildings de 10 étages – d’excellents hôtels (le grand hôtel – le Great Eastern – Le [ ]) - des clubs confortables... La grosse attraction est New Market où, parmi une foule très dense, de jeunes Hindous se bousculent et se battent pour vous conduire aux différents étalages et, vous porter les paquets et vous offrir avec des airs de conspirateurs, des cigarettes américaines, des montres ou des stylos volés - La ville est cosmopolite à l’extrême : les uniformes de toutes les nations, à prédominance américaine bien entendu, s’y coudoient – L’effectif français, uniquement officier (ou soi disant tel) est fort : la DGER y mène un train de vie luxueux – Il paraît d’ailleurs, qu’à grade égal, ce sont les français les mieux payés – c’est intéressant, car ceux qui comme moi reviennent de Chine, ont à se rééquiper complètement ; l’on se croirait en 1939 : on trouve de tout, à des prix relativement peu élevés - Nous nous accoutumons insensiblement à la couleur locale : la mendicité est poussée ici à la hauteur d’une profession : d’innombrables enfants vous harponnent constamment en criant « bakchich » ; dans certains endroits publics des affiches invitent même les passagers à aider l’administration en ne donnant rien au mendiant qui les assaillent – Au cœur de la ville des agents en tenue blanche et chéchia rouge règlent la circulation à l’hombre d’un parasol fixé à leur ceinturon - Les chauffeurs de taxis, barbus et enturbannés de cotonnades rayés, sont presque tous sikhs – Dans les gares, des salles d’attente spéciales sont réservées pour les Hindous ou les Mahométans – Symptôme de l’influence occidentale : les femmes se promènent librement, le visage découvert : les femmes mariées portent souvent un tache rouge au milieu du front ; les jeunes filles ont des bijoux, ou même un anneau fixé sur la narine gauche – Dans le train, entre Calcutta et Chandernagor, l’on achète, pour se désaltérer, au prix modique de 1 anna ( 1 peu moins d’1 franc) une tasse de thé bouillant ; une fois terminé, on jette négligemment, par la fenêtre, le récipient d’argile – Le dimanche, les sermons du curé sont en trois langues : anglais, français et bengali – L’indifférence générale en face de la mort éclate d’une façon frappante quand on voit sur les bords de l’Hoogly les vautours et les chiens se disputer les cadavres échoués parmi ceux qui dérivent nonchalamment au fil de l’eau - Les nouvelles de France deviennent plus régulières ; j’ai le courrier entre 15 jours et 1 mois – La situation, toujours confuse, sur le vote de la nouvelle constitution, ne passionne guère l’opinion publique d’ici : pour la première fois des femmes vont voter ; plus de la moitié, me dit l’administrateur, ne s’est pas fait inscrire – On le comprend d’ailleurs quand on voit l’état de civilisations arriérés de la moyenne des nouvelles « citoyennes » - Chaque jour parviennent de nouveaux renseignements sur les évènements qui se sont déroulés en Indochine : massacre en masse à Langson et Ha Giang y compris femmes et enfants français – J’apprends la mort de plusieurs de mes camarades : Brumelot, à la reprise de Man Mei au 5e T.M. ; Castellan au 5e T.M. ; Laurent et Dupuis à Langson ; Gromangin au 1er T.M. - Peu de tuyaux sur la Cochinchine, où la défense semble avoir été faible – Les annamites adoptent une attitude nettement antifrançaise : débarquement des premières troupes françaises à Saigon, le 3 (2000 hommes) - En Chine, l’attitude des chinois à notre égard reste équivoque : à Yen Chang, mon ancien Bataillon a été attaqué par des tirailleurs révoltés, Lts de Marliave et Mercier tués ; le capitaine Lauret serait gravement blessé - J’essaye de me faire envoyer en Indochine par le service d’action de la D.G.E.R (par le Lt Parielli, un ancien du Tonkin ; et Mr de Raymond, conseiller politique de l’amiral, mon ancien professeur de géo à Aix), mais c’est difficile, car il faut demander l’autorisation de me détacher au Ministère des Armées – (Par la suite, je ne regretterai pas d’avoir échoué, la D.G.E.R, ne soutenant nullement son personnel en mission) -



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