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Carnet d’Indochine du Lieutenant Robert G.

mercredi 7 janvier 2009

20 Avril 1945 - Visite de quelques officiers de la mission militaire de Kunming : Colonel Huart, Capitaine Martin, Lt Fauroux – Ils me demandent des précisions sur le déroulement des opérations de notre côté et paraissent avoir très peu de renseignements - L’hôpital français « Calmette », ancien immeuble de la Compagnie des Chemins de fer du Yunnan (actuellement cédé aux chinois pour le tronçon Lao kay – Yunnan [ ] et inexploitée, les chinois par mesure de précautions ayant enlevé 120 Km de voies après Lao Kay) est plein de réfugiés (femmes et enfants) venant de la zone frontière du Tonkin ; il ne peut plus héberger personne – Il ne dispose que d’un seul médecin et est beaucoup moins bien outillé que l’hôpital américain – Celui ci, situé à 5 ou 6 Km de la ville est de création récente et comprend une quarantaine de bâtiments, encore en voie d’extension – Le personnel est nombreux et très dévoué : nurses - sœurs repliées de Shanghai – infirmières militaires...

Un seul inconvénient, auquel on s’habitue d’ailleurs très rapidement, la proximité du camp d’aviation – L’activité aérienne est intense : Kunming est le point d’où rayonnent de très nombreuses missions sur toute la Chine, l’Indochine et la Birmanie et c’est le point d’aboutissement des transports de matériel venant de Calcutta – En moyenne, de jour comme de nuit, il atterrit ou décolle un avion toutes les 27 secondes - Nous ne sommes que quelques français blessés à l’hôpital (la plupart des autres blessés qui ont pu être soustraits aux Japonais ont été expédiés sur Calcutta).

22 Avril 1945 - Opération au poumon - Insensibilisation locale

25 Avril 1945 - Nouvelle opération cette fois ci au bras gauche : greffe de peau prélevée sur la cuisse droite, avec anesthésie locale – L’opération n’a rien de douloureux, mais les préparatifs en sont plutôt désagréables : billard – Toubibs en blouse et calottes blanches, un morceau de gaze fixé devant la bouche – série d’instruments variés nickelés – silence glacial...

26 Avril – 18 Mai 1945 - Position couché – soins journaliers, généralement peu douloureux – Radios tous les 2 ou 3 jours – Une piqûre de pénicilline toute les 4 heures – Bientôt mon bras droit me fait plus mal que mes blessures – Dans l’ensemble, je suis favorablement surpris, car j’aurais cru qu’une blessure soit beaucoup plus douloureuse. Exercices variés : flexion et extension du bras gauche – Expiration pour transvaser l’eau d’une bouteille pleine dans une bouteille vide... Assez pénibles dans ses débuts – Du 1er au 12 Mai, je suis en permanence relié à ma table de nuit par un drain qui partant de mon côté gauche aboutit à un ensemble compliqué de flacons, raccords de verre ou de caoutchouc, morceaux de cartons, sceau, thermomètre... Digne d’un des meilleurs dessins de Dubout – Ce montage bizarre intrigue d’ailleurs beaucoup les autres docteurs de l’hôpital qui viennent tour à tour le contempler curieusement – Deux transfusions de sang fort désagréables : à chaque fois et malgré de multiples couvertures, je suis pris de frissons intenses (ce qui est, paraît il, normal qui me coupent la respiration -

Malgré les attentions dont m’entourent le personnel sanitaire de l’hôpital et tous les américains hospitalisés, le temps passent lentement – Je me mets à l’anglais, bien que n’ayant ni grammaire, ni dictionnaire : je fais néanmoins des progrès, n’ayant pour toute lecture que des revues ou livres anglais aimablement distribués tous les 3 jours par la Croix Rouge - Quelques canadiens français viennent me voir le soir, amenant des camarades américains – J’ai plaisir à constater le mépris qu’ils éprouvent à l’égard des chinois (bien qu’ils aient compris difficilement que j’ai pu être blessé par des chinois) ; ceux ci les exploitent à fond : 120 Jeeps volées sur le seul terrain d’aviation en Avril ; il est vrai que celui est vaste, puisque récemment encore des pirates ont attaqué des avions –

Il a fallu cet incident pour que les américains retirent aux chinois la garde du terrain. La fin de la guerre en Europe passe à l’hôpital presque inaperçue : ici les esprits sont tournés vers le Pacifique – Les américains donnent bien l’impression de faire la guerre sérieusement, mais sans enthousiasme ; ils ne cachent pas leur désir de rentrer chez eux et quand j’exprime l’espoir de pouvoir bientôt « remettre ça » contre les Japonais, ils rient joyeusement en me trouvant vraisemblablement original, car leurs blessés sont automatiquement renvoyés « at home » et ne s’en plaignent pas -

Les visites des camarades de Kunming sont rares, car l’hôpital est loin de la ville et les moyens de transport dont disposent les français sont rares – Je me remets au courant de la situation en France, sur laquelle depuis plus de 2 ans nous n’avons eu que des nouvelles très fragmentées - Le Commandant Lanzellati, médecin de l’hôpital français de Kunming, que j’interviewe sur la durée probable de mon séjour à l’hôpital, ne trouve rien de mieux à me dire « Vous avez déjà eu beaucoup de chance ! » - De la chance comme celle là, je lui en souhaite -



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