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Carnet d’Indochine du Lieutenant Robert G.

mercredi 7 janvier 2009

25 Mars 1945 - Nouvelle étape – Il devient de plus en plus difficile de trouver des coolies pour transporter nos caisses de munitions – Nous sommes obligés d’en cacher dans des grottes, rapidement choisies – Faute de pouvoir les transporter, il nous faut aussi cacher des pièces de mitrailleuses : la méfiance grandit chez les cadres à l’égard du Cdt Reul qui n’a pas l’air de concevoir le seul genre de lutte que nous puissions efficacement mener : la guérilla, par petits groupes, dispersés, rapides et légèrement armés – Il est trop tard déjà pour disperser notre matériel : il est bien évident que nous ne retrouverons jamais celui que nous dissimulons maintenant.

Au réveil, premiers déserteurs, partis avec les frontaliers – 4 dans ma section, des jeunes – Passage à Nam Nhung à midi – A quelques Km de Soc Giang, nous rencontrons le chef révolutionnaire Nguyen Van Co dont la tête valait 10 000 [ ] il y a 1 mois et qui avait alors son P.C. en Chine, face à Nalan. Il vient spontanément se mettre à notre disposition avec ses hommes dont l’effectif dépasse 500, dit-il – Il explique que le différent franco annamite sur les questions politiques et secondaire actuellement et qu’il se joint à nous pour combattre l’ennemi commun : les Japonais – Il s’offre à nous ravitailler et à nous fournir des renseignements : les Japs de ce côté n’ont pas dépassé Nuoc Haï – Nous poursuivons notre route et sommes accueillis 1 Km plus loin par ces fameuses troupes – Échanges de coups de feu pendant ½ heure – rétablissement de l’ordre – explications cordiales – Promesses répétées de bonne entente... Arrivée au « repaire » de Pac Bo à 20 h 00 – J’installe ma section à un col dominant le cirque encaissé de rizières où est l’E.M. - Nous mettons 1 heure à grimper les 600 m qui nous en séparent –

26 Mars 1945 - Continuation de l’installation du P.C. - Patrouilles sur Soc Giang que viennent d’occuper 300 Japs – Ceux ci franchissent, aussi, la frontière de Chine sur 1 ou 2 Km de profondeur – Aucune résistance des chinois qui se sont repliés - Peu de nouvelles de la situation en Indochine, sauf par radio-Dehli – Nos radios entendent quelques poste, notamment Moncay, incompréhensibles malheureusement : nous n’avons pas les mêmes codes – Nous sommes en liaison avec Tsin Tsaï qui ne peut nous prodiguer que des encouragements -

27 – 29 Mars 1945 - Patrouilles, reconnaissances, embuscades notamment sur la route de Soc Giang à Nuoc Haï – Le Commandant Reul, toujours aussi distant et fort mal entouré (Capitaine Faucon et De Naurois), ne se décide pas à mettre sur pied un plan cohérent et adapté à notre situation et à nos moyens d’action contre les Japonais – La conception de la guérilla lui est totalement étrangère et il répugne à dissocier son Bataillon – Sa prudence excessive, qui n’est au fond que de la peur du risque, est démoralisante au possible et les cadres (Baudenon – De Pins – Mac Carthy – Langlois...) murmurent – Nous nous persuadons, de plus en plus, que s’il n’a pas franchi la frontière dès le 10 ou 11 Mars, c’est uniquement pour obéir aux ordres venus de France et qui prescrivaient la lutte au Tonkin et qu’il ne cherche maintenant qu’à gagner du temps, en portant un peu de matériel à chaque déplacement pour justifier ultérieurement un passage en Chine – Les différents chefs de poste ne rêvent qu’à aller combattre dans leurs secteurs respectifs qu’ils connaissent parfaitement et où la population est en grande majorité fidèle, il est vrai que la question des munitions qui sont toutes (tout au moins celles qui restent !) concentrées ici, est délicate –

Nous attendons vainement chaque jour des parachutages – L’aviation américaine effectue de nombreuses reconnaissances ; Nous lui fournissons des renseignements sur les emplacements et effectifs des Japs et il est réconfortant d’entendre les bombardements de Nuoc Haï et Soc Giang – Un coup heureux notamment sur une colonne de plusieurs centaines de Japs sur la piste Soc Giang – Moxat -

Alors que le « repaire » ne devrait être connu que d’un nombre minimum de personnes, la concentration de 200 à 300 militaires dans un rayon de quelques Km, et nos petites actions offensives à faible distances ne peuvent manquer d’attirer l’attention des Japs – Les difficultés de ravitaillement croissent – Et, chose grave, car ici nous sommes en pleine zone rebelle, l’attitude des V. Minh évolue sensiblement : les Japonais (nous le saurons plus tard) viennent d’établir un gouvernement V.M. à Hanoï et le 1er acte de ce gouvernement a été de déclarer le Français, ennemi n°1 – Le groupe du sergent Allignol (Soc Giang) quitte Pac Bo, le 27 Mars pour aller porter des ordres au Lieut. Bernier qui tient la brousse à Khao Son : nous n’en aurons plus aucune nouvelle -

30 Mars 1945 – Pour ces différentes raisons, le Cdt décide de déplacer le P.C. Du groupement dans les massifs calcaires situés entre Soc Giang et Bao Lac (le dernier poste ne nous a pas rejoint – de façon inexplicable, il est passé en Chine vers le 15 Mars...) Le mouvement s’effectue de nuit quand, vers 11h00 du soir, nous nous heurtons inopinément à une forte colonne japonaise, à hauteur du village de Dong Chuong, sur la route Soc Giang – Nuoc Haï – Flottement chez les tirailleurs que nous avons bien du mal à retenir en place – Les Japs, très mordants, foncent dans le brouillard appuyés par du canon et du mortier et nous débordent par la gauche – dépassant ma section et celle de Bancra, ils sont stoppés par la Cie de Quang Uyen – Situation des plus confuses dans la nuit noire – Je hèle, à un moment, un groupe de japonais que je prends pour des tirailleurs qui cherchent à s’enfuir – Heureusement, ils ne songent pas à réagir et disparaissent dans la nuit, en poussant leur cri rauque caractéristique -

Ne pouvant rejoindre la 10e Cie sans risque de méprise, je m’installe sur un piton voisin, pour le reste de la nuit, avec la section Deseuste – Pas de nouvelles du Capitaine Fraiche, Cdt la 12e Cie à laquelle je suis rattaché (mon Cdt de Cie, Cap. Gassie, a été fait prisonnier à Cao Bang) et qui s’est replié un peu rapidement dès le début de l’action – J’envoie des patrouilles sur le lieu du combat rechercher les disparus et regrouper les fuyards, hélas nombreux -



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